Urban Nation, le musée du street art à Berlin : guide de visite
13 septembre 2026
Berlin est l'une des capitales mondiales du graffiti, et elle abrite l'un des musées les plus fournis consacrés à l'art urbain : URBAN NATION, au 7 Bülowstraße, à Schöneberg. L'entrée est libre, la façade est repeinte à chaque exposition, et les rues alentour comptent des dizaines d'œuvres. Nous y sommes passés en mai 2026 : voici ce qu'on y voit, et pourquoi il faut garder du temps pour se promener dans le quartier.
Un musée de street art financé par un bailleur social
L'histoire commence en 2013, et pas dans une galerie. Le projet est lancé par la Stiftung Berliner Leben, la fondation de Gewobag, l'une des grandes sociétés de logement de Berlin, sous la direction artistique de Yasha Young. L'idée de départ est simple : inviter des artistes internationaux à peindre des murs dans la ville. Le musée n'arrive qu'ensuite.
Il ouvre en septembre 2017 dans un immeuble Gründerzeit des années 1880, rénové par l'agence berlinoise GRAFT : 3 500 m² d'exposition, des passerelles diagonales qui traversent le volume et des planchers intermédiaires retirés pour pouvoir accrocher des pièces de plusieurs mètres de haut. L'exposition inaugurale réunissait plus de 150 artistes venus de plus de 28 pays, dont Shepard Fairey, Herakut et la photographe Martha Cooper.
Le musée n'a pas de collection permanente : il enchaîne des expositions de longue durée, montées le plus souvent avec des œuvres produites sur place. L'entrée reste gratuite, donation libre.
La façade, première œuvre du musée
On reconnaît le bâtiment avant d'en lire l'enseigne. À chaque exposition, la façade d'angle est entièrement rhabillée : Ben Eine y a peint « Revolution » en lettres de plusieurs mètres, DALeast y a fait voler un aigle doré, Icy & Sot y a représenté une scène de chute du Mur, et en septembre 2024 Lady Pink, pionnière du graffiti sur les rames du métro de New York, l'a transformée en paysage urbain fantastique, moitié Berlin, moitié New York.
Un détail ne bouge pas d'une exposition à l'autre : la mosaïque d'Invader accrochée sous la corniche, un Space Invader rouge sur fond bleu posé au-dessus de la date « 2017 », l'année d'ouverture du musée.
Les murs peints qui bordent le bâtiment prolongent le récit de la façade : un viaduc de U-Bahn chargé de wagons taggés, des maisons de conte de fées, le pont de Brooklyn et la silhouette de Manhattan, et un chat orange grand comme une porte cochère.
Les expositions précédentes ont laissé leurs propres façades, que seule la photographie garde aujourd'hui.
« Love Letters to the City », l'exposition en cours
L'exposition occupe le musée depuis le 14 septembre 2024 et court jusqu'au 30 mai 2027 : il reste largement le temps d'y aller. Sa curatrice, Michelle Houston, l'a découpée en neuf chapitres, de « City as Muse » à « Let's Talk About Gentrification » en passant par « Space Hacking » et « De-Construct to Construct ». Plus de cinquante artistes y figurent, de Banksy à Bordalo II, et des fragments du Mur prêtés par la Stiftung Berliner Mauer viennent rappeler ce que peindre un mur veut dire dans cette ville.
Peindre dans l'espace public est politique par nature.
Michelle Houston, curatrice de l'exposition
Quatre pièces nous ont particulièrement marqués.
Post-Graffiti : le camion DHL de Moses & Taps
Les Allemands Moses & Taps sont des trainwriters : ils peignent des trains, et c'est de là que vient tout leur vocabulaire. Pour l'exposition, ils ont démonté un camion de livraison de colis et déplié sa bâche PVC comme on tend une toile : huit mètres de long, jaune Deutsche Post, et leur lettrage cyan qui s'étire dans les plis. L'œuvre s'appelle Post-Graffiti (2024), un jeu de mots sur les théories « post- » de l'histoire de l'art autant que sur la Deutsche Post. Le cartel du musée dit l'essentiel : les camions de livraison font partie du paysage urbain, et à l'ère des commandes en ligne, la prochaine œuvre pourrait bien se garer devant chez vous.
Le writers' bench de Rocco und seine Brüder
En dessous du camion, le collectif berlinois Rocco und seine Brüder a reconstruit un banc de writers hybride. Le carrelage blanc et les mosaïques « 149 » et « CONCOURSE » viennent de la station 149th Street-Grand Concourse, dans le Bronx : c'est là que les graffeurs new-yorkais des années 1970 s'asseyaient pour regarder passer les rames qu'ils venaient de peindre. Les panneaux « Nichtraucher », les rails et la bande rouge et blanche, eux, sortent du U-Bahn berlinois. Les deux mythologies se rencontrent dans une seule installation, découpée en aluminium et remontée en volume.
Blek le Rat, l'homme qui a inventé le pochoir
Blek le Rat, Parisien, découpe ses premiers pochoirs dans les rues de Paris en 1981. Banksy a reconnu publiquement sa dette envers lui : « chaque fois que je crois avoir peint quelque chose d'un peu original, je découvre que Blek le Rat l'a fait vingt ans plus tôt ». La toile accrochée ici montre une silhouette de writer, bombe à la main, en blanc sur noir, signée en bas à droite d'un petit rat, l'animal qui lui a donné son nom et qu'il a peint par milliers dans les rues de Paris.
Vhils, le portrait creusé dans le mur
Le Portugais Vhils (Alexandre Farto) ne peint pas, il enlève. Marteau, burin, parfois explosifs : il creuse les couches de peinture, d'enduit et de brique jusqu'à faire apparaître un visage dans l'épaisseur du mur. La pièce exposée ici a été taillée sur place, dans le chapitre « De-Construct to Construct » qu'il partage avec Moses & Taps. De près, la peau du portrait n'est rien d'autre que la brique nue.
La Martha Cooper Library, la mémoire du graffiti
Le musée abrite une bibliothèque de recherche qui porte le nom de Martha Cooper, la photographe américaine dont les images de rames new-yorkaises, publiées en 1984 dans Subway Art avec Henry Chalfant, ont fait le tour du monde et servi de manuel à des générations de graffeurs.
Ouverte en novembre 2021, elle occupe le deuxième étage et rassemble monographies, travaux universitaires, fanzines faits main et magazines de graffiti des années 1980 et 1990. Certains volumes n'existent dans aucune autre bibliothèque de Berlin, et plusieurs portent une dédicace à Martha Cooper elle-même. La salle de lecture est gratuite, ouverte à partir de 18 ans sur inscription avec une pièce d'identité, le mardi de 10 h à 15 h 30 et le jeudi de 12 h à 15 h 30. Elle programme aussi ses propres rencontres, la série « Martha Cooper Library Presents… ».
Le vrai musée est dehors : les murs de la Bülowstraße
C'est la partie qu'on rate en repartant trop vite. Le programme de murs lancé en 2013 a essaimé dans tout le quartier, et le pâté de maisons autour du musée est devenu une galerie à ciel ouvert, sous le viaduc aérien du U-Bahn qui court au-dessus de la rue. Nous avons recensé plus de 60 œuvres dans la seule Bülowstraße et sa voisine la Zietenstraße, et 438 dans tout Berlin.
Quelques repères, tous à moins de dix minutes à pied du musée :
- Le cri de D*Face et la femme voilée d'Obey, au 31 Bülowstraße : deux pointures anglo-saxonnes sur le même pignon.
- Les personnages bleus de Cranio, aux numéros 94 et 95 : le Brésilien a peint neuf pièces dans la même rue.
- La figure cosmique de Deih xlf, au 11, du même artiste valencien que l'on retrouve dans le quartier d'El Carmen.
- Gray Habitat de David de la Mano, ses silhouettes noires en nuée.
- Don't Kill Me de Nafir, pochoir iranien à hauteur de trottoir.
- Le crâne végétal de Vegan Flava au 96, et le Cage Fight de Timo Waldner au 95.
- La mosaïque d'Invader sur l'angle du musée, 100 points dans FlashInvaders.
La carte complète du quartier est sur notre carte de Berlin : de quoi toutes les enchaîner sans en oublier une.
Infos pratiques
- Adresse : Bülowstraße 7, 10783 Berlin-Schöneberg.
- Entrée : gratuite, donation libre.
- Horaires : fermé le lundi ; mardi et mercredi de 10 h à 18 h ; du jeudi au dimanche de 12 h à 20 h.
- Transports : U-Bahn Nollendorfplatz (U1, U2, U3, U4) à deux minutes à pied, ou Bülowstraße (U2), la station aérienne de la rue elle-même ; bus 106, 187 et M19.
- Accessibilité : bâtiment accessible aux personnes à mobilité réduite.
- Exposition en cours : « Love Letters to the City », jusqu'au 30 mai 2027.
- Compter : une heure dans le musée, une heure de plus dans la rue.
Photos du musée prises en mai 2026. Les œuvres de la rue sont géolocalisées sur street-artwork.com : si vous en photographiez une qui manque, ajoutez-la, la contribution est ouverte à tout le monde.
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